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Portrait d'un Street Medic

  • labarricadejournal
  • 19 nov. 2020
  • 12 min de lecture


La Barricade (-LB-) : Bonjour, alors pour commencer qui êtes-vous ? Street-Medics (-SM-) : Alors, nous sommes une équipe de Street-medic sur Lyon (Rhône), nous sommes passés en association officielle depuis fin juin-début juillet. Notre rôle est d’intervenir dans un premier temps lors des manifestations (principalement sociales) pour effectuer les premiers soins, mais étant une association on a décidé de faire d’autres choses à côté (maraudes, premiers secours lors des manifestations culturelles etc.). Et donc lors des manifestations de ces derniers temps (Gilets Jaunes), les médias ont brouillé totalement le terme de « street-medics » et l’histoire de cette technique de combat à part entière au même titre que le Black Block. LB : D'accord, pourquoi être passés en association officielle et je suppose également que c'est une association loi 1901 ?

SM : Oui c’est une association loi 1901. On a décidé collectivement de passer en association principalement pour élargir notre champ d’action et également avoir une assise juridique LB : Je vois. Donc dans le champ d'action vous comprenez les manifs, les maraudes etc ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce dernier point ? En quoi consiste vos maraudes par exemple ? SM : Nous avons créé un partenariat avec l’association Help Night Lyon qui est une association qui distribue de l’aide alimentaire et hygiénique aux sans-abris, sur le secteur de la Part-Dieu et de la presqu’île. Nous les accompagnons afin de soigner certains sans-abris qui auraient pu se blesser, car la plupart des sans-abri refusent d’aller à l’hôpital ou d’être emmenés par les pompiers, car partir avec eux signifie abandonner le peu qu’ils ont, donc lorsque ce sont des blessures sans gravité on peut intervenir et si jamais c’est quelque chose qui est en dehors de nos compétences, nous discutons avec la personne concernée pour savoir ce qu’elle veut faire. LB : D'accord, et que faites-vous en manif ? SM : Nous prodiguons les premiers soins aux manifestants blessés par les forces de l’ordre LB : Ok, vous faites ça depuis combien de temps ? SM : Alors personnellement ça fait un an et demi que je suis street-medic mais j’étais indépendant cependant l’association n’existe que depuis deux mois LB : Pourquoi, fais-tu ça ? SM : Parce que j’ai déjà été blessé plus ou moins gravement par les forces de l’ordre et soigné par les street-medic qui à chaque fois ont fait un super boulot Et à Lyon il y a eu de nombreuses équipes de street-medic, secouristes ou medics mais la plupart ont cessé d’exister à cause de choses graves qu’ils ont commises. Une équipe de soigneurs qu’ils soient street-medic, medics ou secouristes volontaires, est importante dans une manif, même très calme, ça rassure certains manifestant.e.s LB : Alors, tu n'es pas obligé de répondre, mais qu’ont-ils commis de grave pour cesser d'exister ? SM : Je ne donnerais ni de nom ni l’appellation de ces groupes mais une équipe a effectué des prises de sang lors des manifestations (pour des recherches sur les effets des gaz lacrymogènes). Une autre équipe a profité de femmes blessées pour commettre des attouchements sur elles. Et d’autres se permettent de donner des médicaments (des opiacés plus exactement qui est dérivé de la morphine) LB : Pas de souci, l'anonymat est un droit. En fait, pour les prises de sang les faire en pleine manif est dangereux car ce n’est pas un environnement aseptisé ? SM : Oui ce n’est pas un lieu sain comme un laboratoire par exemple. Personne n’a de traces des équipements utilisés et n’a de preuve que les équipements comme les seringues soient pasteurisées. Une manifestation est un lieu qui bouge beaucoup, on ne sait pas ce qu’il peut se passer, les choses peuvent dégénérer en quelques secondes et pour la sécurité de la personne ça peut devenir vite risqué. LB : Du côté des convictions politiques, en général vous êtes plutôt situés à gauche, non ? SM : Le street-medic de base penche plutôt à gauche oui, mais nous préférons rester apolitiques. Aucun parti ne soutient les manifestants, nous ne soutenons aucun parti. LB : Toi personnellement tu te rapprocherais idéologiquement parlant, de quel parti ou quelle mouvance politique ? SM : Je suis apolitique mais si je devais vraiment me rapprocher d’un parti politique ce serait le Parti communiste. LB : Plus haut tu me disais que les médias avaient brouillé le terme de « street-medics », c’est-à-dire ? SM : Ils utilisent le terme « street-medic » pour parler des soigneurs en général, mais pendant des vidéos les personnes qu’ils désignent street-medic sont la plupart du temps des « medics » ou des « secouristes volontaires ». Les 3 dénominations ont été brouillées par les médias alors que les 3 dénominations sont très différentes et n’ont pas le même mode opératoire ou même formation. LB : Justement, peux-tu nous en dire plus sur ces 3 dénominations différentes ? SM : Street-medics : d’abord la tenue est ressemblante des manifestants du block en noir ou en tout cas des couleurs sombres. Au niveau de la formation, le plus souvent les gens ne sont pas formés officiellement c’est souvent une personne de l’équipe qui les forme et surtout les street-medics ne sont pas neutres. Les medics : au niveau de la tenue ils sont comme ils veulent, en général en noir avec une croix rouge, mais ça dépend vraiment des équipes. La plupart ont une formation médicale de base. La plupart sont catégorisés comme neutres même si ils refusent de soigner les forces de l’ordre. Les secouristes volontaires : toujours en blanc avec une croix dessinée dessus (les couleurs varient d’une équipe à l’autre (bleu, vert, le plus souvent rouge…). Souvent ils ont marqué sur leur t-shirt street-medic c’est une faute de dénomination car ils se revendiquent neutres et sont prêts à soigner les forces de l’ordre et refusent des personnes non formées médicalement. LB : D'accord, c'est intéressant car peu font la différence je pense. Je vois mieux maintenant pourquoi tu dis que les médias ont brouillé le terme de « street-medics ». Donc si un policier est blessé, vous n'allez pas le soigner ? Vous êtes apolitiques, mais le parti pri est celui des manifestants si je comprends bien ? SM : C’est exactement ça. Nous refusons de soigner les forces de l’ordre car eux ne font pas dans le détail. Également à cause de toutes les exactions commises à l’encontre des medics qui ont été de nombreuses fois dénoncées par la LDH ou encore Amnesty international. LB: Comme la confiscation de matériels par exemple ? Quelle est la répression que l'État, par le biais des forces de l'ordre, exerce sur vous ? SM : On subit exactement la même répression que les manifestants après. Tout dépend de la ville, mais en général la répression est la même. Par contre les soigneurs indépendants (comme j’étais avant) subissent plus de pression de la part des forces de l’ordre. A noter que parfois les forces de l’ordre empêchent les ambulanciers ou les pompiers de récupérer un blessé pris en charge par des soigneurs. LB : C’est-à-dire plus de pression ? Dans quel sens ? SM : Je vais donner quelques exemples que j’ai eu. Par exemple à Montpellier. À l’entrée d’une manifestation : confiscation du casque, quelques heures après j’ai reçu une grenade lancée au cougar sur le coin du crâne ou encore deux grenades (les tristement fameuses glif-4) dans les jambes sans raison ; ou encore il y a quelques mois, toujours à Montpellier, une interpellation sans motif après avoir soigné des enfants gazés (ils se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment). Des fois mêmes des menaces. Attention, je ne dis pas que ça n'arrive pas aux autres équipes, mais les indépendants sont plus ciblés par ces exactions que les personnes en équipe. LB : C'est quoi le matos type en manif qu'un street-medics a sur lui ? SM : En protection en général, un masque à gaz (sinon un cache-cou ou un bandana imbibé de maalox sont aussi efficaces) casque et lunettes de protection. Après en soins, ce sont des compresses, bandes, sérum phy en pipette et en spray, du décontaminant pour les gaz CS et poivre, pansements, coussins absorbants, ciseaux pour les bandes et un ciseau à vêtement, des gants, désinfectant, poches de froid instantané… Voilà le matériel de base. Après dans mon sac, on peut trouver trois attelles différentes, un garrot, un pansement israélien, un tensiomètre, un oxymetre, de la crème pour les coups et les brûlures, des sacs plastiques pour les déchets sanitaires et un brancard. Et après mon groupe doit avoir l’uniforme de l’association fourni lors de l’inscription. LB : Un équipement bien complet ! Avec tout cet équipement vous faites face à quel type de blessures en général ? SM : Mon équipement est prévu pour faire les premiers soins de la simple écorchure jusqu’à la section d’un membre (ce qui est très rare mais est déjà arrivé) en passant par un œil crevé ou un malaise. Lors des manifestations BLM nos principales interventions ont été des malaises, suite aux gaz particulièrement forts et des militants pas habitués à des manifestations où les forces de l’ordre gazent, ainsi que de la simple décontamination. Lb : Je vois, le plus courant c'est de la contamination au gaz et les blessures les plus graves sont des membres sectionnés ? SM : Je n’en ai jamais eu à faire heureusement mais si un jour par malheur nous avons affaire à ce type de blessure, j’ai de quoi faire les premiers gestes. LB : D'accord, en attendant les pompiers par exemple ? SM : Oui, car ça reste les plus habilités à s’en charger, ne serait-ce pour administré des calmants. LB : Vous ne pouvez pas en administrer vous ? SM : Jamais de la vie. LB : Pourquoi ça ? SM : Les soigneurs en manifestation n’ont strictement pas le droit de donner des médicaments, ne serait-ce que des simples granulés. Nous ne sommes pas médecins, nous n’avons pas le droit de soigner médicalement des

victimes. Nous pouvons uniquement fournir des soins paramédicaux mais en aucun cas donner des médicaments ne serait-ce que des Doliprane ou des granulés d’arnica. LB : Même des calmants ce n’est pas à vous de les donner donc ? SM : Un street-medic arrêté avec des médicaments peut finir en GAV. LB : Donc pour calmer quelqu’un vous faites comment ? Enfin, en général comment ça se passe pour soigner une personne en manif ? SM : Nous ne donnons pas de calmants, d’abord pour des raisons de sécurité, parce que si la personne a bu de l’alcool ou a pris une drogue qui réagit mal avec le médicament, ça peut vite tourner au drame. Ou encore une allergie au médicament donné, c’est pareil (comme je vous ai dit plus haut avec les opiacés, avec une personne allergique à cette molécule, vous pourrez lâcher votre meilleur massage cardiaque, c’est terminé). Pour soigner une personne, le mode opératoire varie d’une personne à l’autre et surtout en fonction du type de blessure. Tout comme pour un asthmatique, si vous voyez une personne se servir d’une ventoline au milieu des gaz, il ne faut surtout pas le laisser faire, il faut l’éloigner à l’abri des gaz, attendre 5/10 minutes avant de se servir de sa ventoline et qu’il reste à l’abri du gaz une dizaine de minutes après s’en être administrée. LB : D'accord, aurais-tu un exemple type, et/ou une anecdote qui t’a marqué en tant que street-medics ? SM : Un exemple type en tant que street-medic, la blessure qui m’a le plus marqué, c’est un éborgnement. LB : Tu peux nous raconter comment ça c’est passé ? SM : Une personne venant de se faire éborgner, la plupart du temps, est choquée par le coup, donc avec un peu de chance on a pas à la canaliser (après tout dépend du tempérament de la personne mais un éborgnement, on ne peut pas faire grand-chose si ce n’est nettoyer précautionneusement la plaie, mettre une compresse avec une bande après avoir appelé les pompiers bien sûr). Mais la première fois qu’on voit ça, déjà c’est très choquant, on ne sait pas comment s’y prendre et le plus dur est d’éloigner les personnes trop curieuses, parce que quand le bruit court que quelqu’un s’est fait éborgner, les gens veulent absolument voir et s’agglutinent autour des soigneurs. Ça devient dangereux parce que les forces de l’ordre voyant un attroupement peuvent décider de disperser avec une grenade ou encore un canon à eau et une personne éborgnée est très difficilement transportable sur un brancard. On transportera un éborgné en brancard que si vraiment la situation est dangereuse, d’abord pour la victime et ensuite pour nous. Je sais que c’est une erreur mais ma sécurité et ma santé passeront toujours après celles des manifestants et de tout mes coéquipiers présents. LB : Très joli dévouement. D'accord, je vois, ce n’est quand même pas anodin, vous avez une formation médicale basique pour devenir street medics ou c'est une formation sur le tas ? SM : Non, pour ma part, c’est uniquement une formation sur le terrain (un ancien militaire infirmier m’a appris). Après certaines personnes de mon groupe ont des formations officielles (SST,PSC1 ou 2, etc.), cependant j’ai vu des gens non diplômés se débrouiller mieux que des gens diplômés. Et surtout, lors des cours théoriques, on apprend les premiers gestes dans un environnement calme, alors que là c’est dans un environnement très mouvementé et aucun cours théorique ne nous préparera à ça, Donc pour moi « l’école de la rue » restera la plus efficace. C’est pourquoi je donne une chance à chaque personne déterminée à devenir street-medic. LB : Justement, si l'un.e de nos lecteurs.trices veut devenir street-medics, quel conseil lui donnerais-tu ? SM : D’abord de choisir si elle veut être « street-medic » « medic » ou « secouriste volontaire » et ensuite d’éviter d’être seule (au moins les premières fois). Surtout, très très important, de porter un casque identifié en tant que soigneur parce qu'une commotion cérébrale c’est très dur de s’en remettre. LB : D'accord, as-tu d'autres conseils, pour des manifestants lambda, afin qu’ils se protègent eux même, ce qui permettrait par exemple d'alléger le travail des street-medics lorsque la manifestation dérape ? SM : D’arrêter de courir lors d’une charge, de venir accompagner et de ne jamais se lâcher. Contre les gaz, pour éviter de se faire confisquer un masque à gaz, prenez un simple foulard compact imbibé de maalox (sachet de maalox mélangé avec de l’eau). Renvoyer les palets de lacrymo avec des gants si jamais vous voulez en lancer et NE JAMAIS RAMASSER UN PROJECTILE VENANT DE LA POLICE QUE VOUS NE CONNAISSEZ PAS OU QUE VOUS PENSEZ QU’IL A FOIRÉ. Un jeune a malheureusement eu tous les doigts arrachés (sauf deux je crois) en voulant renvoyer une grenade de désencerclement devant l’Assemblée nationale à Paris. Après ce qu’il faut savoir, c’est que mon groupe donnera toujours à un blessé une carte de notre association avec notre contact dessus (nous ne prendrons jamais de données personnelles pendant la manif pour des questions de sécurité), et la personne peut nous recontacter si jamais elle a un problème ou si elle souhaite porter plainte. Nous pourrons lui faire un dossier de premiers soins à donner à son avocat lors de la plainte (une association officielle aura plus de poids sur le dossier). Nous aidons également les personnes à trouver un bon avocat, nous les accompagnons dans leurs démarches. Cela inclut un accompagnement physique au commissariat, chez un avocat, enfin bref partout où la victime a besoin si elle n’ose pas y aller seule. Nous faisons un suivi psychologique pour tous les blessés (même ceux qui ne sont pas pris en charge par nous), car c’est bien sympa de soigner dans la rue mais certains gardent des blessures psychologiques et morales et ont besoin d’en parler. Même si ce n’est pas en rapport avec des manifestations ou quoi (agression LGBTQIA+, violences conjugales, agressions ou quoi que ce soit). LB : Au fait en tant que street-medics, ça doit pas être tout rose les manifs, des risques de stress post traumatique ? Ou d'autres problèmes à cause de ce que vous pouvez voir ? SM : Moi pour ma part (certains vont dire que je suis faible) mais en étant un simple manifestant, les premières semaines après les manifs qui ont été particulièrement rudes, je tremblais de partout, des insomnies, des sursauts à chaque bruit etc, du stress post-traumatique. Mais après quand ça allait mieux avec l’habitude etc, et que je suis devenu street-medic j’ai pas spécialement ressenti de stress post-traumatique ou quoi. Mais beaucoup de gens ont arrêté à cause de ça, certains sont même suivis psychologiquement. Après, quand on rentre chez soi avec ses vêtements tachés de sang, c’est pas tous les jours faciles, surtout quand c’est le sang de son coéquipier. LB : Tu m'étonnes, faut avoir un sacré mental pour emmagasiner ça, c'est pas simple. Il y a-t-il des compétences physiques/mentales requises pour être street medic ? SM : Alors, il n’y a pas de compétences physiques ou mentales requises pour moi juste la motivation suffit. Il faut quand même savoir garder son sang-froid, car dans certaines situations ça peut aider. Avant de prendre une personne dans mon association je m’assure qu’elle soit déterminée et motivée, avant de la prendre car c’est compliqué d’avoir une personne dans le groupe sur qui on ne peut pas compter. Un groupe avec une personne qui va lâcher au bout de 10 minutes, c’est toute une organisation (que je prépare) qui est compromise. LB : D'après toi, la révolution peut-elle se faire ? SM : Si les gens ne se solidarisent pas entre eux, n’arrivent pas à se coordonner, ou continuent leur guerre d’égo, la révolution ne pourra jamais se faire. Cependant pour qu’elle se fasse, il faut d’abord être plus crédible et que les gens sortent de leur petit confort. Le capitalisme a suivi le modèle de Jules César, qui est « donner leur du vin et des jeux et vous en ferez ce que vous voulez ». Il a aussi maintenu la peur avec l’état d’urgence sécuritaire et maintenant sanitaire. Mais si un jour le peuple passe outre sa peur et sacrifie son confort une semaine, alors oui, la révolution pourra se faire, mais il faut avoir par la suite un système écologique, équitable, solidaire et surtout libre. Merci à Street Medic 69 de nous avoir accordé cette interview !


Retrouvez les sur Instagram : streetmedic_69 ainsi que sur leur site internet : https://street-medic-69.fr/ Crédit photo : @philippe_laporte93

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